Carl-Henning WijkmarkQue sait-on de Carl-Henning Wijkmark ? Il a enseigné la littérature à Stockholm. Traduit Baudelaire et aussi Roger Vailland. Eté critique littéraire et même journaliste, un temps à Paris. Depuis 1970, il se consacre à sa propre création littéraire. La Draisine, son premier livre traduit en français chez Actes Sud lui a valu d’être le premier auteur suédois invité à la télévision française, sur le plateau d’Apostrophes !

Dans « La mort moderne », il imagine un rapport intitulé Scènes de la vie terminale où il est question de planifier la mort. Il enfonce le clou 30 ans plus tard avec La nuit qui s’annonce. Une réflexion sans appel sur la place que nos sociétés réservent à la vieillesse et à la mort. Le Mur Noir, son dernier roman vient de paraître aux éditions Cénomane. Il y met en scène un homme malade en quête de ses origines, confronté aux autres dans une Suède cauchemardesque. 

Rencontre avec un écrivain, décidément, plus intéressé par les vies possibles que les vies réelles et qui nous parle du monde tel qu’il le voit, des hommes et des femmes… Mais aussi du processus de création et du respect que l’écrivain doit à ses personnages.

Reporters du Monde. Dans le Mur noir. Léon, le narrateur, revient au crépuscule de sa vie, en Suède. Un pays qu’il a quitté très tôt. Il revient sans papiers, à la recherche de sa mère et sur les traces de son père. Un périple dans un pays presque en état de guerre. Pourquoi avoir fait revenir Léon, illégalement et dans une période qui rappelle la guerre 39-45 ?

Carl-Henning Wijkmark. Dans une crise la tendance est au repli, au retrait. En l’occurrence, dans le Mur Noir, la Suède est sortie de l’Europe. Le protagoniste a voulu suivre l’exemple de son père, qui s’était enfui pendant la guerre. De la même manière. Que ce soit imaginaire ou réel ! L’occupation nazie dans les pays scandinaves… C’était une période très difficile. Nous étions entre la Russie et l’Allemagne. La sociale démocratie qui a gouverné la Suède jusqu’en 2006 voulait des relations apaisées avec l’Allemagne… C’est à dire ne pas faire trop de vagues. En prétextant qu’il n’était pas possible de faire différemment. Depuis une vingtaine d’années des études ont montré qu’il aurait été possible de faire autrement. En effet l’Allemagne a vraiment reçu ce qu’elle voulait en particulier le fer. Ce sujet est resté très longtemps un tabou…Un peu comme la guerre d’Algérie en France.

Léon a une soixantaine d’années et parle toujours de son père en l’appelant papa comme s’il était toujours un enfant…

Oui. Il a été séparé de son père très tôt. Il est resté le petit enfant qu’il avait été. Il garde cette vue d’enfant, élevé par une famille qui lui est toujours restée étrange. C’est une enfance, sans chaleur, ses parents ont voulu refaire ou continuer leur vie. Le père a été expulsé….. Je ne crois pas que cette situation soit irréaliste…..Et ce frère ennemi c’est une sorte de mauvaise conscience, de culpabilité de la part de Léon, comme une blessure. Il sent la fin de sa vie. Il veut en finir avec les nœuds non dénoués… Cette concentration sur l’image du père. Oui… mon père est mort quand j’avais 1 an et demi. Je ne l’ai jamais connu.

Les personnages changent d’apparence. Ils portent des masques. Comme si le port du masque était nécessaire à la survie de l’homme….

Dans les crises les gens ont envie de se cacher. Cela commence avec les enfants ce sont des jeux avec des masques Disney. Puis ce sont les adultes. Astrid dit à Léon : « On ne peut pas marcher dans la rue. Pour garder une certaine intégrité dans la vie privée, il faut se protéger. » Dans nos sociétés, on peut le rapprocher du phénomène d’Halloween.. On va dans les rues incognito. Dans nos sociétés modernes, nous sommes amenés à nous cacher de plus en plus. Pour moi c’est une évolution logique. Changer les apparences pour s’adapter.

Mais les masques tombent parfois …

Quelque fois. Mais très peu…L’amour entre Paula et Léon, entre la mère et Léon, entre Astrid et Léon. Ils sont ouverts, disponibles mais ils se séparent. Rien n’est possible. Comme s’il n’était possible de baisser la garde que quand rien n’est possible. C’est juste avant une séparation qui est inéluctable. Donc tomber le masque n’engage pas beaucoup…

Tous vos personnages sont ambivalents….

C’est l’expérience de toute ma vie, des personnes rencontrées. Il faut voir les côtés différents, fascinants, surprenants et parfois même répugnants. Il est difficile de rendre hommage à des personnages inventés qui sont vivants. Il faut respecter les personnages que l’on a créés. Et ils sont vivants. Parce qu’ils ne sont pas noir et blanc. Il y a une logique dans les personnages. Un personnage n’est pas une unité. On essaie…On rajoute des petites choses… On essaie de les composer. Ce qui m’intéresse ce sont les vies possibles plutôt que les vies réelles.

Comment naît un roman ?

Avec quelques scènes très visuelles. J’ai toujours peur de faire des plans trop précis. J’aime bien être surpris…Et puis j’ai toujours des fétiches. Des scènes, une réplique, Je dois sentir des possibilités de voir se développer la narration. Ces fétiches me rassurent, si je leur reste fidèle je sais que je vais réussir. Ce sont des points fixes. Des repères.

Vous êtes plus indulgent avec les femmes qu’avec les hommes …

J’ai été élevé par ma mère, mes sœurs. Dans un monde de femmes. Je fais plus confiance aux femmes, qu’aux hommes…Oui ! (songeur). Le journaliste Svant… C’est un personnage très ambigu, un peu sournois, à qui on ne peut faire confiance. Karlotto fait des affaires louches aussi …. Léon échappe un peu… Il est mélancolique. Il essaie d’être honnête et lucide…. Paula, elle, a une ligne de conduite. Elle est claire… C’est un personnage cohérent mais complexe. Mais c’est une femme… (Sourires)

Dans la dernière partie du livre vous posez un regard très sombre sur la société suédoise …

Oui j’ai voulu faire une intrusion dans la vie « extérieure »,  introduite avec le journaliste Svant.  Heureusement, ce que je dis dans mon livre l’accident de la centrale, la mafia russe, la présence importante de l’extrême droite…. ne se sont pas passées encore. Mais la centrale dont je parle existe. Elle est située près du Danemark et a été construite pour ce pays. Elle est actuellement fermée. Quant aux promesses des dirigeants, on le sait, elles ne valent pas beaucoup en temps de crises….

 

 

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