Un traducteur est-il d’abord un lecteur ? Est-il un auteur par procuration ? ou bien un auteur à part entière ? Comment aborde-t-il un texte ?… Dans le cadre du festival Italissimo, Fabio Gambaro directeur du centre culturel italien, réunissait sur la scène de la Maison de la poésie Jean-Paul Manganaro traducteur et Marcello Fois écrivain. Une conversation en mode passionné, tout en recherche du juste mot pour l’un et du bon mot pour l’autre. Une occasion de découvrir une relation traducteur/auteur entre réserve et confiance.

Dans le milieu de la littérature italienne on ne présente plus Jean-Paul Manganaro, professeur émérite de littérature italienne à l’université de Lille, éditeur de Carmelo Benne en France, écrivain- son dernier livre Liz.T.- autobiographie est sorti en 2015 chez POL- et il est aussi traducteur ! A son actif, quelques 200 livres traduits, dont La lumière parfaite dernier tome d’une saga familiale de Marcello Foix. Vivant à Bologne et en Sardaigne,  Marcello Fois, quant à lui se définit comme un auteur sarde écrivant en italien. Auteur transalpin prolifique, il a publié romans, nouvelles et livres pour la jeunesse, il s’est fait connaître, dans les années 90, avec une trilogie policière ayant pour héros Bustianu, avocat, enquêteur dans la Sardaigne de la fin du XIXe siècle.

Pour J.P. Manganaro où le lecteur survole un texte, le traducteur le sillonne, utilisant sciemment (comment pourrait-il en être autrement de la part d’un traducteur ?) un vocable réservé à l’agriculture. Sillonner, s’arrêter, revenir, creuser, jusqu’à trouver ce qu’il appelle « le motif central du livre » et saisir comment se fait l’harmonie autour de « ce motif central du livre », le cœur même du livre. Avec un air faussement désabusé, Marcello Fois précise qu’un traducteur peut parfois relever des éléments que l’auteur pense avoir soigneusement cachés ou même qu’il ne soupçonne même pas avoir laissés s’échapper ! Il le sait d’autant plus qu’étant francophone, il est parfois surpris de lire… Ce qu’il ne pensait pas avoir écrit !

A la réception d’un nouveau livre, Jean-Paul Manganaro s’immerge dans le texte et s’interdit tout contact avec l’auteur, ne serait-ce que parler du temps qu’il fait. Sa lecture terminée, il envoie une liste de questions essentielles par mail. Puis, les réponses reçues par le même canal, le travail de traduction peut commencer et les conversations reprendre. Jean Paul Manganaro a traduit les trois derniers livres de Marcello Fois qui se déroulent sur 120 ans. Particularité de cette traduction, une longue période qui a vu la langue évoluer considérablement, rendant impossible la traduction des trois tomes dans le même italien. Autre particularité propre à la langue italienne, ce sont ses nombreux dialectes que Jean Paul.Manganaro préfère maintenir en sarde avec une note du traducteur en bas de page plutôt que « faire dans le folklore ».

A cette question, un traducteur est-il un autre auteur ? La réponse fuse péremptoire et sans appel : « Je colle à l’auteur. Je dois devenir une ombre qui porte ma fidélité à l’auteur ». Si il lui arrive de trouver «quelques faiblesses » à un roman, il estime qu’il n’a pas à le dire. Et de poursuivre « Un traducteur est irresponsable par rapport au texte et totalement responsable de la traduction »

Et quid du plaisir de la traduction ? Après une petite hésitation et très sérieusement, il précise qu’il est d’ascendance sicilienne et qu’il est resté, depuis l’enfance, en sidération devant une bugia. Qui ne doit surtout pas être traduit par bougie mais par mensonge ! Et d’avouer, qu’ il passe son temps à éviter de faire un « bugia » français !

Plein de sollicitude, Marcello Fois vient au secours de son traducteur en racontant… des histoires de traduction ! Traduit dans de nombreuses langues, il n’a que l’embarras du choix entre son traducteur anglais qui refuse absolument de traduire des faits, qu’il considère comme invraisemblables, par exemple la pêche d’un poisson de 500 kilos. Impossible en Mer du Nord mais en Méditerranée, si. Et sa traductrice allemande qui ne sait plus dans quel mois se passe le roman dans lequel les matelas sèchent au soleil… en avril ? Inimaginable en Forêt-noire, mais tout est possible sous le soleil de Sardaigne et surtout sous la plume de Marcello Fois ! Pour lui le pouvoir de la littérature est de faire vivre une chose qui n’existe pas mais qui va exister ! Quant à son traducteur japonais, c’est une toute autre histoire. C’est le seul traducteur japonais à ne pas parler l’italien mais le sarde. Marcello Fois ne parle ni ne lit le japonais, alors il n’est pas bien sûr que l’histoire soit la même en italien et en japonais. Dans une pirouette, il conclut que les japonais ont beaucoup de chance de lire ses livres. Et puis, si un jour, l’idée lui vient d’écrire en sarde, il a déjà un traducteur japonais.

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