Pour ses 70 ans de création, le CNL reçoit ! Ce mardi, dans une salle comble, Russell Banks et Pierre Furlan, son traducteur poursuivent une conversation entamée il y a une trentaine d’années. Pêle-mêle, littérature, traduction, voix et nouvelles du monde avec Sylvain Bourmeau à la régulation.

Quand Paul Auster jouait les entremetteurs. Nous sommes à New-York dans les années 80, Paul Auster déjeune avec son traducteur Pierre Furlan. Et lui recommande un excellent écrivain, jamais traduit en français, Russell Banks. Il aimerait que Pierre Furlan en parle à son éditeur Hubert Nyssen, le fondateur des éditions Actes Sud. Faisant totalement confiance à Pierre Furlan, de fait il ne parle pas anglais, celui-ci donne son feu vert. Mais cela ne l’empêche pas de faire quelques recherches et de découvrir… une traduction de Russell Banks en français ! Terminus Floride, peu connu et peu vendu, qui paraîtra plus tard sous le titre Continents à la dérive aux éditions Actes Sud. Mais avant, sera publié Le livre de la Jamaïque traduit par Pierre Furlan. Le premier d’une longue liste.

Au menu crevettes et rhum. Russell Banks se rappelle le premier séjour de Pierre Furlan avec ses filles, chez lui à Miami. Au menu crevettes et rhum ! C’est le début d’une relation professionnelle et amicale. Pierre Furlan parle un anglais américain (il a vécu enfant en Californie), il est féru de littérature, écrivain lui-même, il est capable d’identifier les différents tons des personnages : classe moyenne blanche ou américano mexicains… Des nuances saisies qu’il peut traduire sans dictionnaire. Essentiel pour un écrivain qui travaille beaucoup « à la voix ». Pierre Furlan le comprend d’autant mieux depuis que lui-même a fait l’objet d’une traduction dans une université de Miami. Il n’y avait pas de faute de traduction, il manquait juste l’oreille.

Et là, il s’agit de bien tendre l’oreille. Pierre Furlan poursuit, faire entendre des voix, est ce qu’il y a de plus difficile à traduire parce que l’oralité n’est pas connue et peu pratiquée en France. Et pourtant, la langue apparaît avec le monde, et non pas avec la grammaire.La littérature de Russel Banks ne cherche pas des effets. Il raconte le monde comme il le découvre. Qui n’est pas forcément là, mais qui peut advenir. Russell Banks précise qu’il raconte des histoires à travers des voix. Il invente un personnage pour le faire parler, invente sa voix mais une voix n’existe que si elle est écoutée. Il invente le personnage qui écoute pour imaginer la personne dont il écrit la voix qui s’exprime, l’écrivain devenant la personne qui écoute son personnage et non pas la voix de celui qui parle !

Comment travaillent-ils ? Aujourd’hui, ils travaillent par mail. Une traduction prend environs un an. Pierre Furlan se manifeste, si vraiment il ne peut pas faire autrement. Par exemple si une phrase peut avoir deux sens. Parfois la réponse de Russell Banks est claire, parfois il « sent » qu’il a toute latitude pour traduire comme il le comprend. Et de raconter… Une histoire de traduction ! Il devait traduire un livre, paru depuis quelques années, déjà traduit dans d’autres langues et il bloquait, ne comprenait pas. Finalement il s’est résolu à demander des éclaircissements : il manquait deux pages dans l’édition originale. Personne ne l’avait remarqué. L’éditeur a rappelé ses livres.

Russell Banks dans le monde. Russell Banks parle un peu espagnol et un peu français. Mais pas au point de lire. Il sourit en disant qu’il doit beaucoup aux traducteurs comme écrivain et comme lecteur. Il écrit depuis 55 ans. Au début, il était un écrivain blanc qui écrivait sur la classe moyenne. Dans les années 70, la société a beaucoup changé et sa vie personnelle aussi. Il s’est découvert une famille beaucoup plus vaste que ce qu’il pensait. Plus connu, plus traduit, il fait maintenant parti de la tribu mondiale des écrivains qui se rencontrent dans les festivals littéraires aux quatre coins du monde. Ce qui l’a amené à s’investir dans le Parlement international des écrivains et les villes refuges d’Amérique du nord, qui proposent des lieux d’asile pour des écrivains menacés ou en exil. Et dans un soupir, il ajoute que les démocraties vont mal.

Pierre Furlan entre les mots Pierre Furlan a commencé en traduisant de l’allemand. Aujourd’hui, il poursuit sa propre œuvre romanesque et la traduction de langue anglaise. Un traducteur se situe de façon différente face à une œuvre de fiction et une traduction. Un traducteur on vient le chercher. C’est une commande. Pour traduire, il doit s’adapter et apprendre des mots qu’il ne connaît pas. Un écrivain, le risque créatif est tout autre. Mais pour écrire il utilise les mots qu’il connaît.

Voyager de Russell Banks, traduit par Pierre Furlan aux éditions Actes Sud

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