Aux Enjeux de la littérature, organisés par la Maison des écrivains et de la littérature, la soirée de lancement est toujours promesse de rencontres singulières. Ce mercredi après Ismaël Jude et Jacques Rancière, qui parle définitivement trop vite, place à Dominique Viard, présentant Mathias Enard …qu’on ne présente plus, mais un peu quand même, comme un écrivain voyageur, à l’instar d’un Patrick Deville des frères Rolin ou même d’un Pierre Loti ? Ce que l’auteur réfute énergiquement. Lui, met des années à voyager et vit parfois ailleurs. Donc rien à voir avec un écrivain voyageur ! D.Viard insiste, il a préparé son entretien tout de même, vous étiez à Beyrouth pendant la guerre… Non, la guerre était finie… vous êtes allé à Téhéran sans passeport ce qui vous a valu quelques jours de prison ….oui oui. De guerre lasse il concède la proximité géographique avec Pierre Loti car il habite aujourd’hui en Charente-maritime et accepte d’être qualifié « d’écrivain d’une écriture sans domicile fixe ». Ce qui semble être un bon compromis !

Un écrivain d’une écriture sans domicile fixe, doublé d’un écrivain des ville ? Comment voit-il, vit-il les villes ? En arrivant à Paris à 18 ans Mathias Enard découvre les arts, la vie culturelle, tout ce qu’il n’y a pas à Niort. Il vit la ville comme une déambulation. Les villes nous construisent, nous conditionnent et non l’inverse, dit-il. Et puis tous les déplacements se font de ville à ville. Comme la conversation de ce jour ?

En 1992, il découvre Beyrouth, une ville à la géographie empêchée. Il n’y a pas un mais plusieurs Beyrouth correspondant à l’histoire de la ville. Barcelone est la ville où il a vécu le plus longtemps. A la fois capitale de la Catalogne, grande ville espagnole et grand port méditerranéen, Barcelone dégage une énorme énergie, est une sorte de laboratoire économique et social. Il a découvert certains quartiers de Barcelone avec des amis qui venaient le voir, c’est à dire que ce sont les autres qui nous font découvrir des choses de notre ville…Regarder non pas avec le regard de l’autre mais en essayant d’avoir ce regard « extérieur » « curieux » Déplacer le regard. Comme le quartier des écrivains américains à Tanger à deux pas du vieux Tanger, mais qui, des habitants de Tanger s’en souvient encore ? Ce sont les touristes qui le cherchent !

Après Tanger, Istanbul et pendant que Dominique Viart, recherche fébrilement un paragraphe précis, qu’il aimerait lire, Mathias Enard semble se demander s’il doit meubler en partageant ses pensées ou bien attendre silencieusement. Il reprend avec la construction de la ville à l’époque des romains : Cela commence d’abord par un carrefour ! Les villes romaines sont toujours construites de la même façon. Et sans transition il passe à Istanbul, une ville qui existe depuis le 4e siècle après JC, une ville multipliée par 2 ou 3, une ville démesurée, installée sur une zone sismique. Qui dégage une énergie politique. Avec des projets pharaoniques, comme celui d’un sultan qui a voulu construire un très grand canal autour Istanbul pour en faire une île. Istanbul, au carrefour de tous les peuples en Méditerranée, au centre d’énormes enjeux géopolitiques et humanitaires. Mais Istanbul a toujours été cosmopolite. Istanbul, une ville qu’il résume en trois mots : Ambiguïté, contradiction, ambivalence.

Pour terminer ce voyage autour de la Méditerranée, Téhéran dont on a appris qu’il était passé par la case prison avant d’en découvrir les singularités, une ville « moderne » qui se développe au 19e siècle. Une ville située dans une plaine où il y fait chaud et puis il suffit de monter 6000 mètres et de marcher dans la neige ! Téhéran avec ses îlots de vie nocturne qui au gré de la répression s’éteignent pour resurgir dans d’autres lieux. Des quartiers et leurs antidotes.

Et la place du roman dans tout cela ? Le roman est un lieu pour se retrouver ! Nous sommes des sédentaires, la plupart d’entre nous vivons dans une cité, parfois deux, rarement plus, le roman permet de nous faire découvrir d’autres cités. Il dit avoir l’impression de connaître Los Angeles.Pourtant il n’y est jamais allé.Il a juste lu Ellroy et Connelly… Après une très brève réflexion, il ajoute que ça lui suffit !

Que dire des migrations dont il n’a jamais parlées frontalement, n’a pas trouvé comment en faire un roman, comment parler, de ces histoires d’exil. Trop dramatique. Mais en ce moment, il travaille sur un roman graphique où il est question d’être réfugié, de prendre refuge, de trouver refuge. Et d’ajouter, comme en aparté, les Européens ont une certaine fascination pour l’Orient et pourtant ils ont peur des réfugiés qui viennent en Europe. En 2015, il est à Berlin, il travaille sur Boussole qu’il avait commencé à écrire avant la guerre en Syrie. Il a parcouru la Syrie. Il connaît les villes et des gens. Et de revenir sur chercher et trouver refuge. Songeur.

 

 

 

 

Share: