Surprise! Dans les «Les nuits de Reykjavík» c’est au tout début de sa carrière que l’on retrouve Erlendur, le commissaire emblématique  d’Arnaldur Indridason. Un temps où il n’était pas encore le commissaire taciturne et obsessionnel qu’il deviendra, mais était déjà un jeune policier solitaire et obstiné, quelque peu fouineur. Un roman policier? Bien sûr. Mais pas seulement.

Erlendur vient d’entrer dans la police. Il patrouille la nuit en compagnie de deux jeunes collègues. Silencieux, goûtant peu les plaisanteries, faisant son travail comme il estime devoir le faire. Les nuits sont occupées par des arrestations pour excès de vitesse, des contrôles d’alcoolémie, parfois des violences conjugales ou des escarmouches entre clochards. Et justement, un clochard est retrouvé mort dans une tourbière et une femme disparaît. Aux yeux de sa hiérarchie, quoi de plus banal qu’un clochard alcoolisé qui se noie dans une tourbière. Quant à une femme qui disparaît, pourquoi pas une fugue ou bien un suicide, plutôt qu’un meurtre perpétué par son mari? Un collègue concède : «C’est possible qu’il (le mari) lui ait parfois collé quelques gnons, mais ça ne prouve rien.» Bien sûr, c’est oublier Erlendur qui n’y croit tout simplement pas!

Dans cette enquête, qu’il n’a pas en charge, sa seule légitimité étant celle de travailler dans la police, il va prendre une place, qui n’a de limite que sa propre personnalité. Il fait montre d’une opiniâtreté silencieuse, contourne allègrement toutes les règles élémentaires de la police, prend bien soin d’en dire le moins possible… mais est naturellement en empathie avec les gens. Il observe attentivement. Tranquillement. Entre par une porte, se fait parfois jeter… Pour mieux revenir. Des échanges qui parfois le bousculent, le déstabilisent. Pourquoi recherche-t-il la femme disparue avec un entêtement qui paraît très excessif , si ce n’est pour exorciser la disparition de son propre frère? Une disparition dont il porte le poids d’une culpabilité éternelle.

Dans chacun de ses livres, Arnaldur Indridason nous montre un peu de la société islandaise. Là apparaît l’Islande de bien avant la crise financière. Des Islandais des classes moyennes aux pavillons à l’apparence bien proprette où peuvent se cacher des violences conjugales ou des vies quelque peu ennuyeuses. Des clochards, on dirait aujourd’hui des SDF, fracassés de la vie ou adolescents en révolte qui vivent dans le centre de Reykjavik, en marge de la société. Erlendur en brosse des portraits très respectueux et empreints d’humanité. Confusément, il sent que la place de chacun dans la vie tient à peu de chose. «Erlendur avait presque l’impression de se voir à sa place, voyageur solitaire et sans but à une éternelle errance dans l’existence». C’est une époque où le travail n’est pas encore une denrée rare et où il était possible de dire à un petit voleur «Pourquoi commettez-vous des cambriolages? Vous n’avez pas le courage de travailler, ou quoi? Ce n’est pas assez bien pour vous?» Autre temps.

Les nuits de Reykjavik ne fait que confirmer, s’il le fallait encore, l’étrange imbrication d’un auteur, d’un personnage emblématique, d’une ville et de son traducteur. Une alchimie envoûtante...

Les nuits de Reykjavik. Analdur Indradison.

Traduit de l’islandais par Éric Boury.

Aux éditions Métaillié. 19€.

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