Léon Stanzidis a une soixantaine d’années. Il revient en Suède, un pays qu’il a fui à l’adolescence pour rejoindre son père au Canada. Atteint d’un cancer, il sait qu’il a très peu de temps pour mener à bien les recherches sur ses origines et bien refermer les portes derrière lui. Pendant la deuxième guerre mondiale, son père était un diplomate grec qui s’est enfui au Canada, abandonnant enfant et… femmes.

Une histoire qui serait somme toute banale, mais cela serait sans compter avec Carl-Henning Wijkmark qui mêle allégrement fiction et réalité, hier et aujourd’hui, paix et guerre, dans un roman qui a la légèreté d’une intrigue et la force d’un roman existentiel. 

Le Mur Noir commence sur une plage quasi déserte, jonchée de détritus, de bunkers et de restes de canons comme une scène de débâcle. C’est là que débarque Léon, le narrateur. Il rentre clandestinement en Suède. La Suède qui s’est retirée de l’Union Européenne et a fermé ses frontières. Dans ce voyage vers Stockholm, semé d’embûches et d’étranges rencontres, dans un pays, livré à la mafia russe et aux milices, il s’agit, pour Léon, d’éviter les contrôles et de déjouer les dénonciations, mais surtout de retrouver souvenirs et témoins d’enfance.

Tout au long du Mur Noir,  Carl-Henning Wijkmark met en scène des situations et des personnages ambivalents qui naviguent au gré des évènements dans des doubles jeux troubles et troublants… Qu’ont en commun le Karlotto, peintre un rien bohème rencontré sur la plage, et le Karlotto en costume trois pièces de Stockholm, vu en compagnie de mafieux russes ? Qui est Bertil, le frère de Léon, entraîné dans des jeux de pouvoir qu’il est bien loin de maîtriser. Et que dire de Svant, le journaliste, cynique et désespéré. Le narrateur devra faire preuve de beaucoup de discernement pour déjouer les pièges tendus, faire le tri dans toutes les infos glanées et savoir qui se cache derrière… les masques et les changements d’apparence ! Carl-Henning Wijkmark s’amuse…un peu ! Mais ne nous y trompons pas ! Avec des mots précis, une main légère et un regard acéré, l’auteur va là où on ne l’attend pas, déjoue les ficelles trop grosses. Histoires de brouiller un peu plus les pistes… ou de les simplifier ? Dans ce jeu de cache-cache continuel – perpétuel ? – que sont les hommes ? Éternelle question. Dans ces volte-face où les hommes peuvent nous paraître tour à tour sympathiques et antipathiques, seules les femmes échappent à ce « massacre ». Faisant figure, quelque part, de refuge dans un monde où on ne fait guère confiance à l’autre.

Mais Carl-Henning Wijkmark ne peut pas se contenter de parcourir uniquement les méandres de l’amitié et de l’amour… Peut-être y serait-il même un peu à l’étroit. Il lui faut replacer l’homme dans la société. Dans les désordres mafieux du pouvoir et de la politique. Une diatribe, sur fond de montée de l’extrême droite et d’accident nucléaire qui ne veut être qu’une dystopie mais qui, au regard de l’actualité, nous semble plus près de la réalité qu’il n’y paraît.

Le Mur Noir. De Carl-Henning Wijkmark.

Traduit du suédois par Georges Ueberschlag.

Aux éditions Cénomane.

Couverture/ Jhycheng Wu, Sans titre, huile sur toile. 1995. © DR

 

 

 

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