Un livre entre deux. Entre l’Argentine et la France, entre l’espagnol et le français, entre l’enfance et l’adolescence, entre son père là-bas et sa mère ici. Dans Le bleu des abeilles, Laura Alcoba laisse parler la petite fille de 10 ans qu’elle est toujours. Quelque part. Un moment suspendu dans un passé resté présent.

Jusqu’à 10 ans, la narratrice a vécu à La Plata en Argentine. Pendant la dictature, son père est emprisonné et sa mère exilée en France. Elle doit la rejoindre. Un départ longtemps reporté. En attendant elle apprend le français. L’essentiel et… le plus ! Que tous les chiens s’appellent Médor et les chats Minet, que l’on y chante Frère Jacques, Au clair de la lune et elle imagine Paris avec la tour Eiffel et les quais de la Seine. Mais, la réalité sera quelque peu différente. En guise de Paris ce sera le Blanc-Mesnil. Juste à côté ! Le chien du voisin s’appellera Sultan. Et les chansons que chantera sa première copine française seront celles de Claude François. Début des surprises…

C’est quand même dans un « barrio latino », comme sa mère surnomme leur quartier du Blanc-Mesnil qu’elles habitent. Mais pas question de se contenter de parler espagnol avec ses copains et copines. Non, il lui faut réussir son « intégration » comme le veut sa mère. Et cela passe par aller à la même école que les autres enfants, ne pas montrer qu’elle ne comprend pas certains mots, masquer son accent… Car les vexations ne manquent pas.

Le miroir de la salle de bain devient alors le témoin de toutes ses batailles où toutes les astuces sont les bienvenues. Difficile de prononcer des mots avec plein de r, des g et des s… « qui grésillent et qui font comme des chatouilles au niveau du palais » Alors, elle les répète jusqu’à l’épuisement. Compliqués sont les mots avec des u… où il faut ruser et « placer les lèvres comme si l’on voulait dire ou mais dire i » Alors, elle se livre à une véritable gymnastique comme une façon de s’approprier la langue avec le corps. Les premières découvertes des accents circonflexes, de la cédille sont aussi des sources d’émerveillements, sans parler des lettres muettes. Les e muets. Qui se voient mais qui ne s’entendent pas ! Quelque chose d’impensable dans la langue espagnole et une source d’étonnement inépuisable.

Autre obligation mais celle-ci source de mélancolie et de douleurs contenues, ce sont les lettres hebdomadaires à son père qui ont remplacé les visites à la prison. De chaque côté de l’océan, ils lisent, l’un en espagnol, l’autre en français, partageant leurs lectures à défaut de vie au quotidien. La vie des abeilles de Maeterlinck est l’un de ces livres. Le bleu, comme couleur préférée des abeilles fera l’objet de maintes conversations …et deviendra la couleur préférée de la narratrice. Elle se bagarrera même, avec une énergie spectaculaire lorsqu’elle voudra emprunter le livre Le bleu des fleurs que la bibliothécaire jugera trop difficile pour elle… lui conseillant le petit Nicolas. Qu’elle se promet bien de ne jamais lire !

Le bleu des abeilles est un livre qui résonne. De pensées sourdes, d’interrogations muettes, d’observations attentives, de colères et de silences. Et d’émerveillements. Un livre écrit avec les mots de l’enfance, restés tels quels. Ils pourraient être d’hier, ils sont de bien avant.

Le bleu des abeilles. Laura Alcoba. Aux éd. Gallimard.

Laura Alcoba a vécu en Argentine jusqu’à l’âge de 10 ans. Elle vit à Paris, enseigne la littérature du Siècle d’or espagnol à l’université et est traductrice. Depuis septembre 2013, elle est également éditrice au Seuil. Le bleu des abeilles est son quatrième roman.

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